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Dernières réflexions sur Agua Prieta

 

Le dimanche 5 octobre 2008 - Douglas, Arizona, USA.

 

Back to the States! Enfin pas vraiment puisque la majorité du film que je viens de terminer a été tourné ici.

Hier j’ai cru que j’allais m’écrouler. A chaque fois, terminer ce film est un effort épuisant. Lié au stress de terminer à temps, mais aussi au fait que faire un film intéressant sous le format imposé est bien plus difficile qu’on ne l’imagine, surtout quand on se trouve dans un lieu où il y a tellement de choses à raconter. Et faire un choix n’a pas été une mince affaire.

Depuis le début de mon séjour à Agua Prieta (de l’autre côté de la frontière, cette ville me paraissait plus à mon goût que la ville américaine), je me suis entouré de gens qui pouvaient m’aider à faire un film sur la problématique de l’immigration.

 

D'un côté les Etats-Unis, de l'autre ...

D'un côté les Etats-Unis, de l'autre ...

Chacun était évidemment fort content de voir un Européen s’intéresser au sujet et surtout à la douleur des immigrés ayant échoué dans leur insertion aux Etats-Unis.

Donc, après avoir interviewé pas mal de personnes concernées, ils s’attendaient tous à ce que je fasse un film montrant cette douleur et les intentions de la majorité des immigrés, c’est-à-dire trouver du travail aux Etats-Unis ou retrouver une partie de sa famille déjà installée (beaucoup d’Américains pensent que tous les immigrés sont des bandits, des trafiquants de drogue,etc… C’est vrai il y en a mais ce n’est apparemment pas la majorité).

Mais malheureusement pour eux, le film que chacun verra dans trois semaines ne parle pas spécifiquement de ça. Il ne donne d’ailleurs la parole à aucun Mexicain.

Et ce choix a été fait à cause de ce format si court. J’aurais pu montrer trois interviews différentes, mais tout aurait été fort simpliste pour résumer cette situation  entre le Mexique et les Etats-Unis.

Hier, j’étais donc un peu embarrassé envers Daniel V., chez qui je logeais depuis 4 jours.

Lui qui m’a aidé à interviewer une femme épuisée arrivant tout juste d’un interrogatoire du côté américain; lui qui m’a parlé de tous les problèmes mexicains, et de la corruption au sein du gouvernement; mais lui qui a aussi tout fait pour montrer qu’il existe des Mexicains adorables.

 

A l'arrière du pick-up ...

A l'arrière du pick-up, avec Daniela ...

 

Et comme un lâche, je ne lui ai pas montré le film qui montre plutôt le portrait d’un personnage américain dont je ne vous dirai rien. Daniel le verra probablement ce soir chez l’autre Daniel, d’où j’ai envoyé tous les fichiers qu’il fallait). 

Je crois qu’il sera déçu …

 

Ce que j’essaye de dire en gros, c’est que nos films, comme le soulignait très bien Alexis, ne sont pas des finalités en soi, mais sont plus à prendre comme des repérages (auxquels on essaye tant bien que mal à donner une couleur de travail fini). Et pour ma part, en tout cas pour les deux derniers films que j’ai fait, ça a toujours été une réflexion épuisante pour savoir ce qui me semblait le plus important, car je me suis lancé dans deux thématiques fort complexes (la religion et l’immigration).

Cela veut-il dire que les prochains seront plus “légers” ? Je ne sais pas répondre à cette question. Je sais en tout cas au fond de moi que je n’ai pas envie de faire des films pour ne rien dire. Et cette opportunité d’avoir quartier libre sur une période de 3 minutes 30 par semaine sur une chaîne comme TV5 est une chance incroyable pour des réalisateurs comme nous.

En effet, pour le peu d’expérience professionnelle que j’ai dans ce domaine, les diffuseurs sont toujours les principaux freins par rapport au projets financés ou pas. Soit on vous dit : ” Oh, mais on a déjà parlé de ça l’année passée, revenez dans un an ” ou bien ” Oh, mais ça, ça passera jamais sur telle chaîne “, ou encore ” Mmmh, il faudrait que tu mettes un peu plus d’action, rajoute du sensationnel car sinon on va perdre de l’audience “,…

Ici, personne ne nous dit qu’il faut mettre un peu plus de piments dans la sauce pour chauffer le public. Seul des soucis de droits d’auteur, ou encore des critiques directes du diffuseur ou du producteur peuvent freiner notre création. A part ça, libre à nous de parler de ce qu’on veut.

Donc, après avoir lu le texte très sensible d’Alexis, j’en viens à cette conclusion : c’est très dur de faire ces films en une semaine, mais malgré ça on les fait à fond car chacun d’entre nous se rend compte de la chance que nous avons.

Du coup, on est complètement tanné !

A côté de ça, j’aimerais juste encore parler de mon séjour dans cette ville frontalière. Plusieurs personnes m’ont écrit pour me faire part de leur crainte quand ils ont su que j’étais sur un terrain “caliente” (maman et papa en gros). Je leur réponds simplement par ceci : je viens de passer 6 jours dans deux familles différentes qui m’ont logé et nourri gratuitement, sans aucune attente. Prêts à me donner un coup de main à n’importe quelle heure de la journée (les deux Daniel quittaient leur bureau au milieu de la journée pour m’aider d’une manière ou d’une autre), j’étais stupéfait par cette gentillesse gratuite.

Daniel V. d’ailleurs m’a vraiment épaté. Un jeune manager de trente ans bossant dans la même boîte depuis qu’il a 16 ans. Mais aussi bâtisseur de sa propre maison, guitariste et maître chanteur à l’église, cuisinier à ses heures perdues, et humoriste à temps plein. Tout ça alors qu’il s’occupe comme un prince de sa femme Elvia et de leurs deux enfants, Daniela et Kevin Daniel….

Un homme au grand coeur, qui avale passionnément tout autour de lui (il a appris l’anglais en regardant des films et en feuilletant le dictionnaire) et qui m’a aussi pris sur sa moto pour faire quelques tours du paté de maison.

D’ailleurs, il m’a dit qu’après avoir rencontré avec moi quelques immigrés, il comptait  passer désormais deux trois heures par semaine au ” Centro de recursos para migrantes ” pour aider comme il peut ces personnes qui reviennent souvent complètement désespérées (le jour où on en a rencontré vers minuit, alors qu’ils avaient passé plus de 15 heures sous surveillance américaine, Daniel a réussi à tous les faire rire en dix minutes à peine…).

Tout ça pour dire que j’ai été stupéfait par cet homme et sa famille au grand coeur.

Ce matin d’ailleurs, alors que j’ai d’habitude horreur de ça, j’ai été de ma propre volonté les accompagner à la messe. Histoire de passer un dernier moment avec eux, en chantant des chants religieux, menés par la voix impressionnante de ce jeune papa que beaucoup de gens écoutent attentivement dans les alentours. 

 

Juste avant de partir vers Douglas ...

Juste avant de partir vers Douglas ...

Une rencontre fascinante donc, mais comme à chaque fois beaucoup trop courte. Et quand ils m’ont dit aux portes de la douane ” if you come in ten, twenty or even thirty years back in our city, our house will still be open…”, je me suis dit : ” et toi mon gaillard, serais-tu aussi prêt à les accueillir chez toi?…”

Un peu de gentillesse à Agua Prieta

 

Le jeudi 1er octobre 2008,  Agua Prieta, Sonora state, Mexico 

 

Au coin de la rue principale ...

Un magasin au coin de la rue principale ...

 

Il est presque 22 heures. Je suis assis à l’entrée du “Centro de recursos para migrantes”, un centre accueillant les immigrés “capturés” de l’autre côté de la frontière. Mes yeux fatigués cherchent à se fermer, mais j’ai néanmoins encore la motivation à attendre que quelque chose se passe ici. Ou plutôt une rencontre.

En effet, l’idée serait de parler avec un immigré qui puisse me raconter son histoire, encore sous l’émotion. Mais bien entendu, on ne peut rien prévoir.

Adrian et Febe, un couple sur le point de se marier, volontaires au centre accueillant les immigrés ...

Adrian et Febe, un couple sur le point de se marier, volontaires au centre accueillant les immigrés ...

Néanmoins, d’après le carnet de bord tenu par les volontaires travaillant ici, des gens arrivent quasiment chaque jour ici, après plusieurs heures de détention sur le sol des USA. Toutes sortes de personnes: hommes, femmes, enfants. Toutes sortes de gens ayant surtout l’intention de trouver du travail sur cette terre adorée si réputée.

Pas très loin de la frontière ...

Pas très loin de la frontière ...

 

Mais les Border Patrols, et les Minutemen veillent tout le long de la frontière, le long de laquelle une paroi de barres en fer forgé est installée, et rénovée, quand les fonds gouvernementaux veulent bien arriver jusqu’ici.

J’étais paumé en arrivant ici, avec Agua Prieta d’un côté, Douglas de l’autre. Mais au fur et à mesure que je me renseigne sur les problèmes liés à l’immigration et au trafic illégal en tout genre (drogue, humain,…), le lieu se met à me passionner de plus en plus. Le format de trois minutes est ridicule pour énoncer tout ce qui se passe autour de “the fence”. Autant du côté américain que mexicain.D’un côté, on a les routes propres, les grands parkings pour les divers grands magasins, et les innombrables Mexicains ayant eu la possibilité de vivre là, au sein d’Américains ne parlant même pas l’Espagnol. Et puis évidemment un Mac Donald 100 mètres après le poste douanier…

De l’autre côté, on a les junkies américains, s’étant enfuis des Etats-Unis pour des raisons diverses, et souvent drogués jusqu’à l’os.

Derrière le portique, le poste douanier ...

Derrière le portique, le poste douanier ...

Deux femmes ravagées ont tenté de me demander de l’argent; l’une ne pouvait pas payer ses dettes aux USA et vit désormais grâce à la prostitution, une autre n’a même pas été capable de me dire son nom tellement elle est camée à la “piedra”, drogue bon marché mais destructrice (une vendeuse du coin m’a dit que très bientôt, on ne verrait plus cette femme …).

Et au milieu un poste douanier où plusieurs centaines de personnes passent chaque jour pour aller à l’école ou travailler sur le sol des Etats-Unis.

 

 

Mais autour de cet univers, que reste-t-il? 

100 000 Mexicains habitant bien sagement sur une terre qu’ils n’ont pas spécialement envie de quitter. Et parmi ces Mexicains bien sympathiques, des familles mexicaines. 

D’ailleurs, je suis accueilli dans l’une d’entre elles maintenant. 

Daniel V.et Estella m’ont accueilli hier et m’ont gentillement dit en entrant dans leur maison en construction : “mi casa e tu casa”. Aucune traduction n’est nécessaire pour comprendre leurs regards et leurs gestes accompagnant leurs paroles.

Je les ai rencontrés via leurs amis Daniel R. et Mati, qui m’ont eux aussi accueilli, avec leurs 4 enfants, les deux jours précédents. Un foyer où j’étais épaté de voir l’amour que le timide Daniel R. portait à sa femme et ses enfants.

 

Les deux Daniel, Estella, Mati, el chiquito Daniel et Yasmine ...

Les deux Daniel, Estella, Mati, el chiquito Daniel et Yasmine ...

 

Mais comment es-tu arrivé dans ce patelin, à dormir dans cette maison familiale, alors qu’il n’y avait aucun article dans le Lonely Planet, et seulement une “couchsurfeuse” dans cette ville nullement touristique?

Très simple. Je voulais faire un film le long de la frontière. J’ai choisi cette ville car j’avais un rendez-vous à Douglas avec une personne dont vous découvrirez l’identité dans quelques semaines. Et n’ayant aucune info sur Agua Prieta, j’ai fait comme tout bon internaute du 21ème siècle, une recherche sur Google.

Là, PAF! Je tombe sur un site en espagnol qui me vante les mérites de la ville.

 

Pour l'étape 6, sur un trottoir mexicain ...

Pour l'étape 6, sur un trottoir mexicain ...

 

 

N’ayant pas d’autres choix que d’envoyer un message à ce site qui me paraît être le site officiel de cette cité frontalière, j’écris mes volontés diverses : je cherche quelqu’un qui connaît des gens liés à l’immigration, je cherche quelqu’un qui peut m’aider à traduire des interviews en Espagnol, je cherche un logement pas cher,…

Deux jours après, un certain Daniel R. me répond en Anglais. Il me dit qu’il peut peut-être m’aider, et que si je n’ai pas trouvé de logement avant d’arriver ici, je pourrais dormir chez lui (j’attendais en effet une réponse de Leisha, la seule couchsurfeuse du coin, qui s’est avérée par la suite absente depuis trois mois).

Je le préviens que j’arrive vendredi. Finalement samedi soir je me pointe après 6 heures de bus en ville (Hermosillo-Agua Prieta). Arrivé à 22 heures à la gare des bus, avec un jour de retard, et n’ayant aucun numéro de téléphone, me voilà dans une auberge dégueulasse en face de la gare, où les gérants se matent un film de cul.

Après une nuit plutôt tranquille (il fait beaucoup moins chaud ici qu’à Hermosillo), je cherche un café internet, pour savoir si Daniel R. m’a éventuellement répondu. Pas de bol, le dimanche, les services internet n’ouvrent que vers 14h, en tout cas dans le quartier industriel où je me trouve.

 N’ayant absolument pas l’intention d’attendre comme un con avec toutes mes affaires (ben oui, à l’auberge des films de cul, je ne pouvais pas laisser mes affaires car la proprio désagréable au possible n’avait pas du tout l’intention d’aider qui que ce soit ce jour-là), je vais dans le centre de la ville me disant que je vais bien rencontrer quelqu’un pouvant m’aider. Là, dans le premier magasin que je trouve, je demande où je peux trouver un accès internet; ne sachant pas trop où me guider, la vendeuse me propose de jeter un coup d’oeil sur son ordi. Et bingo, en 2 minutes, je découvre un message de Daniel qui me confirme que je peux dormir chez lui. A la fin du message, son numéro de téléphone…

Je l’appelle. On se donne rendez-vous dans une glacerie ouverte au coin de la place centrale de la ville. Après une heure d’attente, alors qu’il m’avait dit qu’il arrivait dans 15 minutes, me voilà serrer la main de ce charmant moustachu.

Sur le chemin, je lui demande s’il travaille pour la Ville ou quelque chose comme ça. Car le site internet par lequel nous nous sommes virtuellement rencontrés avait l’air de venir d’une administration.

“Non, non. C’est moi tout seul qui ait fait le site. Je suis informaticien. Et pour promouvoir ma ville, j’ai fait un site durant mes temps libres …”

Donc, tout ça pour vous dire mes amis (qui devez avoir aussi les yeux fatigués que moi après avoir lu tout ceci), que je suis aidé depuis 4 jours par Daniel R. et Daniel V., qui n’ont rien à voir avec l’administration, ni avec quoi que ce soit des services d’immigration, et n’ayant encore moins de rapport avec l’audiovisuel.

Juste un peu de gentillesse, un peu d’attention pour un petit gringo faisant des films en voyageant.

 

Yasmine, au restaurant chinois où on ne trouve aucun Chinois ...

Yasmine, au restaurant chinois où on ne trouve aucun Chinois ...

 

Et d’ailleurs, malgré le fait que je n’ai toujours pas rencontré d’immigrants jusqu’ici, j’ai tout de même une interview du tonnerre, qui à mon avis va plutôt plaire…

Je ne vous en dis pas plus les cocos.

Hasta la proxima!

 

Seb