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Trois jours au pays des Têtes-Plates

Dale

 

Il y a des recontres, même furtives, qui vous changent. Qui modifient un peu votre façon de voir le monde. J’ai passé trois jours au Montana, qui ont peut-être été les plus riches que j’ai jamais eus.

 

J’avoue m’être très peu préparé au voyage Muvmédia, pour ne pas dire pas du tout. C’était « ok, tu es pris » juste un mois avant le départ, juste le temps de tout organiser pour se libérer trois mois. Un autre mois s’est écoulé depuis le départ, et comme ça me paraît déjà loin, tout ça.

 

Bref, je ne connais rien de l’Amérique. Il n’y a dans ma tête que quelques lieux communs. Des noms d’états, des noms de villes, quelques paysages. C’est ainsi que de l’Alberta, j’ai décidé d’aller au Montana, simplement parce que dans ma tête, ce nom est associé à de beaux paysages. Peut-être que je me trompe. Je consulte les profils Couchsurfing, pour trouver quelqu’un là-bas. Il y en a un qui se distingue des autres: un monsieur à barbe blanche dans un tout petit village, Saint Ignatius. C’est un risque à prendre, je le prends.

 

Le bus me dépose à l’entrée du village. C’est dans une plaine, toute entourée de montagnes impressionnantes, recouvertes d’herbe complètement jaunie par l’été. C’est magnifique. Il est encore tôt. Les premières personnes que je rencontre, ce sont deux Indiens, qui trainent sur le parking du supermarché. Ils m’interpellent pour me demander d’où je viens. Ils trouvent que mon accent français sonne « like a parfumer ». Mon Dieu. On dirait un cliché comme dans Lucky Luke, de nouveau. (Mais pour une fois qu’on ne m’attribue pas le gros accent ardennais, je ne vais pas me plaindre.) En fait, plus j’y pense et plus j’ai l’impression d’être en plein dedans. Les paysages, les maisons… les Indiens…  Et aussi, les BD de Derib me reviennent à l’esprit: Yakari et “Celui qui est né deux fois”. Ce sont exactement les mêmes paysages. Et… c’est con, mais les Indiens ont exactement les mêmes têtes. Cet univers de bande dessinée m’a vraiment marqué pendant mon enfance et mon adolescence. Et là, je me retrouve plongé dedans, sans l’avoir voulu.

Et Buddy Longway (le héros de l’autre série de Derib)… C’est mon hôte ! Il a vieilli, mais il n’a pas changé. Il m’apprend, que, précisément, on est en plein dans une réserve, la réserve Salish, ou Flat Heads ! Celle-ci comprend quelques milliers d’habitants, dont la majorité sont pourtant des Blancs. J’apprends qu’une réserve est en fait un territoire un peu à part dont le pouvoir est partiellement aux mains des « Natives ». Propre police, propre système d’enseignement, etc. Il s’agit d’une réserve particulièrement bien organisée, les Flat Heads ont réussi à instaurer un système à la fois moderne et respectueux des traditions. 

 

C’est d’ailleurs pour ça que, fidèle à ses valeurs d’ouverture, de spiritualité et de pacifisme, Buddy (qui a changé son nom en Dale, pour passer plus inaperçu) est venu s’installer ici avec sa femme Jeanie, après avoir vécu plusieurs années en Amérique du Sud (c’est donc là qu’ils étaient passés - ceci est un scoop).

 

 

Ils ont maintenant beaucoup d’enfants et de petits enfants. Quand j’arrive, Dale revient juste de la montagne, où il est allé camper avec sa petite fille de cinq ans, Fiona. (Whaa quel beau film j’ai raté: un vieux grand père à barbe blanche qui raconte des histoires à sa petite-fille toute mignonne autour d’un feu de camp, au pied d’une cascade en montagne !)

 

 

Quand je lui dis que le thème imposé pour la semaine est « dualité », il me dit que ça va être difficile, parce que lui, il believes in oneness. (- In what?) Je finis par comprendre et je me dis que c’est pas gagné avec un illuminé comme lui. Et pourtant ! Dale ! Il ne me faut pas longtemps pour réaliser qu’il s’agit d’une des personnes les plus extraordinaires que j’ai jamais rencontrées.

 

Du haut de ses soixante-huit ans, Dale est un fan d’autostop. Il revient d’ailleurs du Mexique. Aller/retour depuis le Montana, en dix jours. Il a tout à fait les moyens de voyager autrement, mais il trouve que le stop est une formidable opportunité de rencontrer des gens qu’il ne rencontrerait pas autrement. Il en fait donc son sport. 

 

J’aime le stop pour les mêmes raisons. Et c’est la première fois que je recontre quelqu’un qui a le même point de vue. Il se fait que ce quelqu’un est un vieux monsieur à barbe blanche du fin fond du Montana. 

 

Dale et sa femme ont choisi la religion baha’i. Une religion qui considère que le Dieu que l’on prie dans toutes les religions est en fait le même. Que toutes les religions délivrent en fait un message de paix et d’amour du prochain. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Et cette doctrine me paraît pourtant subitement tellement évidente…

 

 

un buffalo burger avec des buffalo potatoes, délicieux !
Jeanie et sa petite-fille Fiona. En avant plan: un buffalo burger avec des buffalo potatoes, délicieux !

 

 

La réserve des Flatheads semble inspirer bien des gens sur un plan spirituel. C’est tout d’abord ici que Peter Desmedt, un moine belge, a fondé Saint Ignatius mission, il y a 150 ans. C’était une demande des Flatheads eux-mêmes, qui avaient eu la vision que ces Blancs en robe noire détenaient une médecine qu’ils n’avaient pas, et qu’un fructueux échange spirituel pourrait s’opérer avec eux. Tu parles d’un échange… Les Blancs recevaient des primes pour chaque enfant indien capturé et envoyé au pensionnat catholique, où on les torturait s’ils osaient parler Salish, leur langue. 

 

Il y a aussi une communauté amish qui y a établi ses quartiers. Dale m’y a emmené faire un tour. 

 

On trouve aussi une communauté boudhiste, qui organisait justemment un Peace Festival ce week-end. Belle ambiance: artisanat et musique boudhiste, flathead et « blanche », le temps d’un après-midi, sur une grande prairie autour d’une immense effigie de Bouddha.

 

Et puis, bien sûr, les Flatheads sont les premiers à avoir trouvé la région spirituellement inspirante. C’est vrai que cette grande plaine toute plate, toute entourée d’impressionnantes montagnes, a un côté mystique.

 

Dale connaît des tas de gens particulièrement intéressants. Il se fait un plaisir de me les présenter, de les inviter, d’aller chez eux. 

 

Franck est un « native ». Il est scientifique, artiste et prof d’unif. On l’écouterait des heures raconter comment partout et à tout moment les cinq sens peuvent être en éveil, pour créer, ou simplement garder l’esprit ouvert et réceptif. L’odeur de chien mouillé de Dale, le bruit du plancher qui grince, des enfants qui s’amusent, les couleurs de la pièce… Il fait régulièrement des retraites en montagne avec sa femme, dans son authentique tipi.

Franck travaille au Salish Kootenai College (college = enseignement supérieur aux Etats-Unis). Toute une université organisée par les tribus locales, parfaitement moderne et visionnaire, tout en étant pleinement imprégnée de l’esprit de la culture amérindienne. C’est beau à voir.

L’art y occupe une place importante, et il y allie aussi la tradition avec l’expérimentation contemporaine. Les bâtiments sont à la pointe au niveau du développement durable, leurs lignes rDonnaappellent celle des tipis. Wi-fi gratuit sur tout le campus. Chaine de télé et studios, tout en HD. Etc. Franck nous fait une visite guidée privée, à moi et Dale. (Le site web du Salish Kootenai College: www.skc.edu)

 

Donna tient un salon de thé où elle expose des artistes, organise des repas, ou encore des concerts. Cette femme rayonne de bonté. Je crois que je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi agréable compagnie. Si un jour je reviens ici, je ferais un film sur elle et sur son établissement.

 

   

 

 

 

Nous y rencontrons Phil et Betty, des habitués du lieu. Phil est un prof retraité de l’Université de Missoula, il y enseignait le français. Il est tout content d’avoir l’occasion de parler en français avec moi.

 

Pat, septante-neuf ans,  est un des derniers Flat Heads qui parle couramment la langue traditionnelle. Il est même le seul qui sait encore utiliser les mots complets, contrairement aux autres qui utilisent des formes abrégées. Avec une équipe de jeunes instituteurs, il a fondé une école primaire où l’on apprend cette langue, et les fondements de la culture salish qui disparaît inexorablement. Selon lui, c’est seulement en sachant qui ils sont vraiment et enassumant cette identité, que ces enfants ne tomberont pas dans l’alcool ou la drogue, comme c’est le cas pour tellement d’Amérindiens.

 

C’est mon film de cette semaine. J’en aurais eu d’autres à faire aussi, beaucoup d’autres !

 

Tiens, où est mon ordinateur?

 

Premier aperçu des Etats-Unis à Seattle. La gare des bus est assez sinistre. Vieux système, mal entretenue. On se croirait dans un pays d’Europe de l’Est il y a quinze ans. Je suis surpris de constater que toutes les indications sont en anglais et en espagnol. Je pense à la Belgique, où le bilinguisme semble tellement douloureux en-dehors de Bruxelles, alors que le pays compte deux et même trois langues officielles. La salle d’attente est très animée malgré l’heure tardive, et la file pour mon bus en correspondance va jusque dans la rue. Mais tout le monde y trouve place quand il arrive enfin. Il y a tous les âges, toutes les classes (en tous cas à en juger par les vêtements, qui vont du carrément pouilleux au tiré à quatre épingles), toutes les couleurs de peau. Une fois installé dans le bus, tout ce melting pot est étrangement silencieux, les gens sont distants les uns avec les autres, comme pour se préserver un espace vital virtuel malgré la proximité physique.

 

Le matin, par contre, après une halte petit déj dans un snack au bord de la route, les gens commencent à discuter. Comme si la nuit passée ensemble à bord du même navire nous avait rapprochés. Nous sommes entrés au Montana, et les paysages sont magnifiques. De grandes vallées de cônifères, on croise régulièrement la voie ferrée qui serpentent entre les collines, et sur laquelle circulent à vitesse réduite des trains de marchandises interminables, sortis d’un autre âge. C’est vraiment très beau. Je me sens bien. Moi, seul loin de chez moi, rien d’autre à penser autre que découvrir, juste vérifier que mon sac à dos suit bien dans la soute à bagages, et que j’ai ma caméra et mon ordinateur avec moi dans le bus. 

 

Tiens, au fait, où est mon ordinateur ? Petite sueur froide. Je vérifie à mes pieds. Dans le porte bagage. Encore à mes pieds. Encore dans le porte bagage. Je réfléchis très vite. Je me dis que c’est toujours comme ça, on se fait des frayeurs pour rien et puis on retrouve toujours ce qu’on cherche juste à côté. Eh bien là, non. Y a un post it virtuel attaché dans mon cerveau qui passe subitement devant mes yeux: « ne pas oublier l’ordinateur sur la chaise d’à côté »… Et merde. Je l’ai oublié dans le snack. Merde, merde. Je respire un grand coup. La fille assise derrière moi voit mon énervement et me demande si j’ai oublié quelque chose. Et de fil en aiguille, tout le bus est au courant et me suggère des solutions. On me prête un téléphone, quelqu’un me donne le numéro des rensigenements, quelqu’un d’autre se souvient du nom de la ville, un autre du nom du restaurant, et ainsi de suite. J’apprends avec soulagement que mon ordinateur est retrouvé et en de bonnes mains.

 

Arrivé à Missoula, la ville suivante, je m’arrange pour que le responsable du restaurant, qui l’a reçu d’un serveur, le confie à la pompe à essence toute proche, dont le tenancier devra le donner au chauffeur du bus du soir, qui devra le rapporter à Missoula, où je l’attendrai avec impatience, et surtout en croisant les doigts, parce que ça fait beaucoup d’intermédiaires ! Après une journée assez stressante à poireauter dans la ville (très belle, au demeurant), j’ai envie d’embrasser le chauffeur du bus du soir quand il fait apparaître mon ordinateur hors de son sac.

 

Arrivée du bus qui devrait avoir le laptop (son)