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Le son du train américain

 

Il fait déjà noir à Kissimmee, près d’Orlando, où je vais prendre l’avion demain à l’aube. Je marche pour trouver un motel. Deux gros types assis à une terrasse m’interpellent et m’invitent à boire un verre. J’accepte. Ils sont  sympathiques et joyeux, ils vont aller voir un match de boxe. Ils sont des sujets de films à eux tout seul, et c’est eux qui sont venus à moi… C’est la première fois que ça m’arrive en plus de trois mois. C’est comme un pied de nez à toutes ces dernières semaines, pendant lesquelles j’ai dû me démener pour trouver quelque chose. Et là, voici un sujet sur un plateau d’argent. Mais c’est fini. Je les quitte sans ressentir la culpabilité de passer à côté d’un beau film. Je me sens très léger. Je marche dans la nuit. Je trouve un motel à trente dollars. J’entre à la réception. Je trouve que je me débrouille bien en anglais. C’est un peu irréel. J’accomplis plein d’automatismes en me rendant compte que je les fais pour la dernière fois. Chaque détail est un peu solennel. Je regarde un épisode de Desperate Housewives. Je vais à une pompe à essence pour acheter un hamburger et un petit déj pour demain matin. Je prends une douche. J’essaie de comprendre cet énième nouveau système pour régler la température de l’eau.

 

J’avance un peu dans mon blog. J’entends au loin le son si typique du klaxon d’un train de marchandises. Je n’en ai jamais parlé ici, mais ça aura vraiment constitué un leitmotiv sonore de mon voyage en Amérique. Un son terriblement dramatique que je ne connaissais qu’à travers des films. Ces derniers mois, je l’ai entendu à maintes reprises dans des endroits très divers. Un son faible mais très présent. Qui dure assez longtemps, les trains roulant particulièrement lentement comparé à l’Europe. Je ne sais pas pourquoi ils klaxonnent tout le temps, ici. Et là, je me sens irrésistiblement attiré par ce train. Je sors de la chambre et je rejoins le passage à niveau tout près du motel. Cette fois-ci, je veux voir le train de tout près. Le sentir, l’entendre. Je veux boucler la boucle. Je sors mon téléphone portable pour enregistrer ce son.

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Ca a la qualité que ça a, mais je trouve ça beau. C’est le son de mes derniers moments de solitude !

 

 

Je rentre dans ma chambre. J’éteins l’ordinateur. Je choisis un des deux lits doubles. J’éteins la lampe. Demain, Montréal, je retrouve tout le monde.

Miami

 

 

Il fait très chaud dans le bus. L’air conditionné est en panne et… le chauffage est bloqué et tourne à plein régime !! Très agréable, dans un car sous le soleil de Floride ! :-)

 

 

La gare Greyhound de Miami Downtown ressemble à une blague. Ou à un guet appens. Mais apparemment, Miami Downtown, c’est à peu près ça. C’est plutôt à Miami Beach que ça se passe, une grande île qui longe la côte. Avec Annah, une dame que j’ai rencontrée dans le bus, nous nous rendons là-bas, dans une auberge. C’est horrible. Les chambres sont minuscules, les lits superposés font 50 cm de large, c’est sale, bondé, cafardeux. Pour reprendre une phrase qui fera l’anthologie de Müvmédia 2008: “Ceci n’est pas une auberge Hostelling International”. De fait.

 

Je propose à Annah de trouver une solution alternative: une chambre d’hôtel à partager en deux. On fait une recherche approfondie sur internet et on trouve le deal du siècle. Si bien que pour le même prix par personne, on trouve une chambre d’hôtel trois étoiles très confortable et très bien située ! Je passe trois jours à y faire mon montage, assis sur mon lit. Mais ça sent tellement la fin que ça va vraiment, vraiment lentement.

 

  

 

Cela dit, je suis agréablement supris par Miami. Le climat est très agréable, des palmiers partout, et tout le centre le long de la mer est art-déco. C’est très people, et les gens se la pètent, mais ça m’amuse. 

 

Quatre sujets en un jour

 

Veille de la dead line, le matin. Je prends congé de Jacob. J’ai toujours pas de sujet. Il me dépose à un café/sandwicherie que quelqu’un sur Couchsurfing m’a recommandé. Le gérant est aussi un prêtre apparemment assez conservateur. Faute de mieux, ça pourrait faire un sujet. J’observe l’homme en question en prenant un café. Je finis par l’interpeller et lui raconter. Il m’apprend qu’il n’est plus prêtre. Mais je le trouve quand même intéressant. On se donne rendez-vous dans l’après-midi.

 

 

Vu le temps qu’il me reste, il va falloir la jouer stratégique. Je m’installe dans l’hôtel le moins cher du centre, et je vais demander au centre de tourisme s’ils n’ont pas un sujet pour moi - pourquoi pas ?! :-) (Bon, c’est vrai, je suis tombé bien bas !)

 

La préposée n’est pas trop inspirée, mais me fait une projection privée du film de présentation de la ville dans l’impressionnante salle audio-visuelle du centre. C’est assez incroyable, de telles installations pour une si petite ville. Faut dire qu’il faut déployer les grands moyens si le but est vraiment d’attirer des touristes ici… Le film est tout aussi incroyable. Super bien léché, comprenant des plans avec des mouvements de grue, des travellings… Des interviews de commerçants, d’habitants. Macon comporte pas moins de trois night clubs, ce qui en fait… une capitale sensationnelle de la musique pour toute la région ! J’en passe des pires et des meilleures. Le slogan final, c’est le pompon : “On ne sait pas pourquoi, mais il y a quelque chose à Macon qui fait qu’on a toujours envie de revenir… c’est peut-être quelque chose dans l’eau.” Si il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est que moi je ne suis pas prêt de revenir, eau magique ou pas. (Et j’espère ne jamais devoir faire de films touristiques pareils.  “C’est peut-être quelque chose dans l’eau”… C’est triste de tomber si bas). A un moment je pense même en faire mon film : une parodie de leur publicité touristique. Mais tous comptes faits, je ne pourrais pas faire plus parodique que ça.

 

Les jours précédents, j’avais vu un établissement de voyance extra-lucide. Je trouve ça plutôt original, et je me lance, je vais demander à Michelle, la voyante, si je ne pourrais pas faire son portrait. Très gentille, très accueillante, un peu mystérieuse, un peu timide, je la sens très bien ! Elle me dit de revenir un peu plus tard quand elle saura si elle doit garder ses enfants ou pas. Je suis emballé par ce sujet et je décide de laisser tomber Scott, de la sandwicherie. Je prépare des questions par écrit, ça va faire un film du tonnerre. Mais quand je reviens, la réponse est non. Bon, retour vers la sandwicherie. 

 

C’est à ce moment qu’un gros noir m’interpelle de sa voiture garée au bord de la route. Il a repéré mon matériel et est très curieux de savoir ce que je fais. Je lui explique, lui demande des pistes pour mon thème. Il me dit que c’est tout trouvé, qu’il est producteur, dans le domaine de la musique et de soirées. Il gagne beaucoup d’argent, mais il a fait des gosses à des tas de filles, et ça lui coûte une fortune. Là, il va en faire la tournée. C’est un super sujet, mais je ne le réalise pas tout de suite. Je lui dis non, peut-être parce que je n’ai pas envie d’avoir l’impression qu’il me force la main. Je prends son numéro de téléphone au cas où. 

 

En continuant à marcher vers la sandwicherie, je me dis que je viens de renoncer à un très bon sujet. Je fais demi-tour pour retrouver mon homme. Il n’est plus là. Heureusement, j’ai son téléphone. Je cherche un cabine, je ne trouve pas. Je fonce à l’hôtel. Je téléphone… mais je tombe sur quelqu’un d’autre, j’ai mal noté le numéro. 

 

Bon… Cette fois-ci ce sera vraiment la sandwicherie. Ca va dans tous les sens, aujourd’hui… Et dire que dans quelques heures, je dois déjà commencer le montage… Pas mal, pour la dernière étape !

 

Je filme Scott. C’est un chouette type. Joshua Cup est un endroit convivial par excellence. Ambiance chaleureuse, et calme, bonne nourriture équilibrée, connexion internet gratuite. Public principalement étudiant. Scott discute régulièrement avec les clients, pour beaucoup d’entre eux, il est aussi un guide spirituel. 

 

Mais je termine mon tournage avec autre chose dans la tête: en filmant, j’ai rencontré un autre personnage du café, qui m’interpelle encore plus. Colleen. 

 

Colleen a une histoire triste et incroyable. Alors qu’elle était en train de faire une belle carrière à la base aérienne locale en tant qu’infographiste, elle a tout perdu. Son boulot, son argent, sa maison. Elle défend sa cause seule contre les quatorze avocats de ses anciens employeurs. Elle apprend le droit sur internet. C’est une fille droite et sensible, d’un courage sans pareil. Je me sens directement à l’aise avec elle, et elle m’ouvre son coeur et son histoire.

 

C’est ainsi qu’en fin de journée, je commence à l’interviewer. 

 

Si vous voulez en savoir plus sur son parcours (tellement abracadabrant que je me sens incapable de le résumer ici), vous pouvez lire son blog. Elle y a même parlé de notre rencontre (ici).

 

Je ne me suis jamais senti aussi utile dans mon “métier de documentariste”. C’est une sensation agréable. Mais c’est triste de devoir se limiter à quatre minutes… Or, je repars déjà demain. Je pourrais revenir après…

 

“Il y a quelque chose qui fait qu’on revient toujours à Macon”

 

 

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Et me voici en montage, dans ma chambre d’hôtel… Ponctué de plusieurs allers-retours vers la pompe à essence pas loin,  où j’achète d’horribles hot dogs à un dollar, des M&Ms, des pâtisseries industrielles. Je suis complètement saturé de cette nourriture, mais je ne veux plus perdre une minute. 

 

Une heure avant la dead line, je me rends compte que je n’arriverai pas à faire ce que j’ai en tête. J’ai longtemps cru que j’y arriverais, mais là, je vais devoir prendre plus de temps et sacrifier des points. Mais d’abord, quelques heures de sommeil. Je fais quand même à toute vitesse une version simple que j’envoie dans les temps, histoire d’avoir quand-même envoyé quelque chose si je n’arrive pas à en terminer une autre dans les douze heures.  Après quoi, je vais m’acheter un vrai repas à emporter, que je mange en regardant un épisode de Desperate Housewives sur le site d’ABC. Sur Skype, Anne me dit que je dois laisser tomber et aller dormir. David aussi. J’hésite. Plus envie de travailler. Je sens que je sature. Ca devient éprouvant, cette situation chaque semaine, chaque fois en pire, en fait. Je décide de dormir quelques heures, je mets mon réveil à 4h du matin. 

 

Lorsqu’il sonne, il y a une pluie et un orage terribles. Des éclairs toutes les cinq secondes. Je reste un long moment à contempler le spectacle par la fenêtre. Je regarde mon ordinateur, éteint. J’hésite. Je suis crevé, mais c’est un dernier effort à fournir pour Müvmédia, ça se termine tout doucement. Je ne voudrais pas regretter cette paresse plus tard. C’est marrant, un tel dilemme amplifié par cet orage énorme…

 

Je retourne dormir.

City trip à Atlanta

 

Je profite d’un déplacement de Jacob à Atlanta pour y faire un city trip de quelques heures. 

 

 

Atlanta, c’est la ville du Coca Cola… Il y a un musée et un supermarché de produits dérivés. Tout objet imaginable existe avec le logo Coke, et c’est pas donné, en plus.  (j’ai juste pas trouvé de dé à coudre, désolé Laurence).

 

Venir ici dans la mère patrie du produit le plus et le mieux distribué au monde, c’est un peu comme un pélerinage à la Mecque du capitalisme… (c’est quoi encore la ridicule proportion des humains qui ont plus que 200 m à faire depuis leur domicile pour trouver un distributeur de coca ?). J’ai osé imaginer que, pour avoir traversé la planète pour venir ici, Coca Cola allait accueillir les touristes avec reconnaissance, en souhaitant bienvenue, en offrant un casier de coca, par exemple. Et en disant : “ça fait plaisir d’enfin vous voir, car on se connaît indirectement car vous êtes des clients. Vous savez, nous ne sommes pas si mauvais que ça, c’est le Système qui veut que nous associions notre produit  au sexe, au plaisir et et à la réussite, alors qu’au départ ce n’est qu’un médicament. Mais oublions ça. Aujourd’hui, nous sommes heureux de vous offrir ce cadeau et de vous inviter à visiter notre grand musée gratuit.” 

 

Tu parles. Musée hors de prix. Articles cadeaux hors de prix. Coca Cola et le capitalisme n’allaient pas laisser passer cette trop belle chance de nous sucer jusqu’à la moelle. 

 

  

John Styth Pemberton, l'homme qui, en 1886, inventa le produit qui allait repeindre la planète en rouge.

 

Si Atlanta est donc un symbole emblématique du capitalisme et de la consommation, c’est aussi la capitale de l’hégémonie américaine de l’information, CNN, pour ne pas la nommer, y a ses quartiers généraux. Impressionnant.

 

  

J’aurais dû poser avec un panneau: “Mais Müvmédien et fier de l’être”. :-)

 

Ce dimanche après-midi, il y a un grand match de baseball. Autour du stade, il y a des autoroutes urbaines sur des vidaducs qui enjambent des terrains vagues. Sur ces terrains, une marée de gens, voitures, et tentes. Un grouillement à perte de vue de supporters qui se sont rapprochés le plus possible du stade pour le match. Des milliers de personnes, des milliers de grosses voitures. Des télés, des barbecues, de la fumée, des groupes électrogènes, des enfants, et un grand soleil… Une fourmilière.  Depuis combien de temps sont-ils là ? Combien de temps restent-ils ? Qui veille à l’ordre ? Je me promène sur ces routes, en hauteur, et je regarde les Américains, en contre-bas, songeur. Une fête, ou l’enfer ? 

 

En retrouvant Jacob, on fait une pause pour aller manger. Y a un restaurant qui a un grand succès depuis des années, à Atlanta. C’est un parking à moitié couvert, on ne sort pas de sa voiture. Le serveur se faufile entre les véhicules et vient à la fenêtre pour prendre la commande. Il arrive un peu plus tard avec les frites et autres hamburgers qu’on lui a commandé. On mange dans la voiture. On peut même voir le vieux couple qui mange à côté, la famille garée en vis à vis, le jeune couple de l’autre côté. Après manger, on peut repartir. On a pu se détendre et manger à l’aise, tout ça sans quitter son siège. Comme c’est pratique. On a encore du chemin à faire, en Europe ! :-/

Macon

 

Pour mon dernier film, j’ai choisi un hôte couchsurfing qui me semblait habiter à la campagne, dans un petit village. C’est du moins l’impression que j’avais en consultant Google Maps. Malheureusement, il s’agit en fait de la grande banlieue de Macon. Le modèle typique américain: plus on s’écarte de la ville plus les maisons sont espacées, … mais c’est toujours la ville. Pas de petit village ou de hameau avec une église, une école et une mairie, juste un centre commercial qui fédère un peu le coin. C’est raté pour l’atmosphère rurale ! Même après trois mois, j’ai du mal à accepter l’idée qu’en général, l’organisation spatiale de la société étasunisienne est fort différente de la nôtre. 

 

Tout ça pour dire que (et c’est la dernière fois que j’emploie cette expression), je me retrouve dans une superbe maison dans un jardin immense, mais coupé de toute vie de voisinage, de “gens du coin”. Bien que l’on soit tout entouré de plein d’autres villas et jardins tout aussi classe. La ville est à près de quarante-cinq minutes en voiture, y a pas l’ombre d’un train ou d’un bus pour la rejoindre, et je n’ai donc que les déplacements professionnels de Jacob, mon hôte, pour bouger et trouver mon film. 

 

En fait, j’ai surtout beaucoup misé sur un super sujet (le thème est “samedi soir”): son oncle qui vient de sortir de prison. A quoi ressemble le samedi soir de quelqu’un qui doit reconstruire son réseau social à zéro ? Ca me semblait parfait. Pendant plusieurs jours, c’était à deux doigt de se faire, pour finalement avoir un non définitif. J’aurais dû prévoir un plan B, mais je ne l’ai pas fait. 

 

Samedi soir à Macon, Géorgie.