SKYPING2
À plusieurs milliers de kilomètres de ma famille…
Vous trouvez les juges durs? Entendez ce qu’en pensent G. et N., juges français.
À plusieurs milliers de kilomètres de ma famille…
Vous trouvez les juges durs? Entendez ce qu’en pensent G. et N., juges français.


De Denver CO, je roule vers les Rocheuses. Destination inconnue. J’ai suffisamment économisé sur ma bourse pour louer une voiture et je goutte à mon activité préférée : l’errance automobile en solitaire.
La douce I. de l’équipe (que je baptise aujourd’hui Euphrosyne) m’a un jour demandé ce qu’était pour moi la Liberté. “De choisir à quoi l’on se soumet” lui ai-je répondu avec cette pointe de suffisance et de vanité qui accompagne mes certitudes conquises et pas encore menacées. Mais, à cet instant, seul dans mon 4×4 Explorer, roulant sans but, le GPS off, immergé dans l’éther des mélodies d’Arvö Part, savourant à loisir cigarettes et cafés américains, contemplant les robes contrastées des montagnes que le vent de septembre, en amant patient, déshabille lentement, je ne pense pas à la liberté et j’éprouve mes certitudes.

À Theys, mon village, la palette de l’automne a des nuances inépuisables. Chaque année je découvre de nouvelles combinaisons, de nouveaux tableaux. Ici, le long de la 285, des jaunes d’or brûlent au milieu des sombres épineux. Parfois un arbre isolé, souvent jeune, offre des dégradés vers l’orange, l’ocre et le rose pâle.
Les voitures me doublent. Je ne roule pas assez vite pour le reste du monde. Le patron du Tom’s diner, l’honnête Tom donc, m’a offert une carte du Colorado en échange de la publicité gratuite. Je trouve sur la carte un itinéraire moins fréquentée où ne se perdent que les errants. Au Monarch Pass on m’indique l’Old Monrach Pass, chevauchée par une petite route en terre. Elle fait une boucle assez loin dans les terres désertes et rejoint par endroit d’autres boucles, d’autres détours pour nulle part.
Une carrière au milieu de la montagne.
Un autre film pas fait.

La route serpente dans la forêt flamboyante. Je ne croise qu’un promeneur au Old Monarch Pass, un bûcheron beaucoup plus loin, une biche et un jeune cerf, un petit torrent qui, sur une inflexion de la pente, s’élargit pour m’offrir au cœur d’une clairière un instant de gloire intime. Nu comme un roi au baptême, je consacrais cette terre et en fis mon nouveau royaume de solitude. Le geai bleu qui partageait mon bain et le couguar, qu’en ces lieux il faut craindre, devinrent mes armoiries. Une racine sèche incrustée de perles ambrées me servit de sceptre. Jusqu’à mon trône de granit orné de mousse, le vent, en orfèvre, déposait des feuilles dorées sur les épines de mon passage.
J’étais un roi libre. Un roi sans sujet.


Du haut d’un col sans nom, j’aperçois Waunita, une imposante bâtisse au fond d’un vallon où jaillit de la terre une source d’eau chaude. Un médecin l’a découverte à la fin du XIXéme et a eu l’idée de faire ici un centre thermal. C’est aujourd’hui un ranch appartenant à la famille Pringle. Un hôtel au milieu de nulle part, un hôtel familial. Ils accueillent des familles, des groupes, des séminaires, proposent des ballades à cheval et d’autres activités. Heureusement j’arrive en fin de saison. Il n’y a presque personne et l’ambiance est tranquille : deux couples d’habitués, qui viennent pêcher dans les environs, la famille Pringle et les “employés” qui restent ici comme amis. Après un moment de méfiance naturelle - imaginez un étranger qui débarque au milieu de nulle part et qui vous propose de faire une publicité pour votre Ranch, comme ça, pour rien, gratuitement, parce qu’il l’aime et qu’en plus il insiste, par principe de subversion artistique, qu’il veut payer sa chambre… il y a quand même de quoi se méfier un peu, non ? D’ailleurs la réaction de T., la belle-fille de Mr Pringle, en charge du bon fonctionnement de l’accueil et de l’hôtellerie est significative : “Nothing is free today !”
D’ailleurs, en passant, ”free” en Anglais veut dire “libre” et “gratuit” !
“Si, aujourd’hui je vous propose quelque chose de libre” lui dis-je.
Je me trompais. La télé, vexée, a un peu taxé la gratuité d’expression de ce film.
Après un petite conversation amicale, nous sympathisons et je prends rapidement place à la table familiale.
Deux jours pour monter ma page de pub, profiter de l’automne, de l’eau chaude et de mes hôtes adorables.
Je pense à suivre N. et son amie qui, comme nous, müvmediais, voyagent pendant trois mois, s’arrêtant chaque semaine dans une ville des US où elles montent des pièces musicales avec des enfants.
Elles ont fait une pause cette nuit, chez A..
Au loin, au-dessus des Badlands, un orage se déchaine.
Mais, ici, il ne pleut pas. Nous profitons du jardin et de la corde d’équilibre.
Bientôt il ne reste que N. et moi sur la corde tendue à quelques centimètres du sol et nous nous concentrons pour que nos deux corps restent en équilibre. Sensualité électrique. L’air est doux, le chant aigu des grillons se mêle au grondement lointain du tonnerre. La nature joue du Prokofiev calando et je n’entends bientôt plus que le souffle et les rires légèrement étouffés de N. qui s’applique pour maintenir l’équilibre. Jusqu’au doux déséquilibre et la voluptueuse chute.
Je connais même pas ton nom me dit-elle entre la terre et mon corps.
Nous ne connaissons rien l’un de l’autre et pourtant chaque geste est si simple, d’une justesse exquise.
Mon cycy, j’ai trouvé l’exception à ta règle.
Il y a des lieux qu’on a du mal à quitter. Encore une fois, je n’ai pas envie de partir. Je suis bien à Rapid City et puis chaque jour je découvre quelqu’un de nouveau, quelque chose, un film possible. Mais ce sont les règles du jeu.
Vingt quatre heures pour arriver à Denver.
Je vais dans une auberge de jeunesse délabrée du sol au plafond en passant par la tenancière. La cinquantaine passée, elle me dit étudier le problème des anciens détenus qui ne peuvent pas retrouver de logement à cause d’une petite case qu’il faut cocher sur les formulaires de location. À cause d’un article qu’elle a commis il y a des années de ça, elle est devenue malgré elle une sorte de spécialiste de la question des détenus sans abris, aux US en tout cas. Elle en a marre de ce sujet. Denver est l’une des villes où il y a le plus de sans abris ( j’en ai vu beaucoup, oui).
Lorsqu’elle entame son refrain en mode bigoterie féministe, je prétexte un début de mal de tête et me réfugie dans les étages du taudis.
Je n’y croise qu’un russe. Il me montre un show d’une chanteuse française, Alizée, je crois, la jupe deux tailles en dessous de la circonférence de son cul qu’elle remue sur l’affreuse musique en playback. Il me demande, plein d’espoir, si toutes les filles sont aussi “nice” que ça en France… Je lui dit que oui et souvent plus belles encore, qu’elles sont faciles, qu’elles aiment le sexe et n’ont pas froid aux yeux. Une étincelle s’allume dans les siens. Il regarde l’abjection télévisuelle sur l’écran de son portable avec un silence d’une profondeur tout à fait russe, celle des films de Tarkovski ou de Sokourov. D’une certaine manière et à mon échelle voilà comment ainsi je vengeais, au cœur de l’Amérique, toute une génération de Français qui ont dépensé tant d’énergie dans les utopies chimériques des aïeuls de ce pauvre bougre. Françaises, vous qui, à cet instant, êtes outrées par mon abjection, si vous rencontrez dans les prochains mois un russe, même repoussant, soyez les rédemptrices de cette infamie ! Offrez-vous à lui, sans rechigner, à corps perdu, comme le Capital s’offre à un bourgeois de gauche en plein crise identitaire!

Plus tard, la nuit tombée sans douleur, je me perdais dans le labyrinthe de cette ville où rien ne m’attirait si ce n’est un parc. Plusieurs sans abris dormaient alors qu’à côté se déroulait un match de soft ball amateur. Les équipes étaient mixtes et les jeunes femmes plutôt belles. Alors comme beaucoup de gens dans ce monde, j’ai choisi le spectacle de beaux corps athlétiques jouant avec une balle plutôt que celui de clochards loqueteux, vautrés sur des bancs publics inconfortables. Entre les deux, je trouvais dans la pelouse humide un livre abandonné : The Decameron, Erotic Tales. J’ai cru un instant que c’était le roman de Boccace dont s’était inspiré Pasolini pour son film homonyme, mais ce n’était qu’un mauvais recueil d’extraits soi-disant ”érotiques”, commentés et parfois paraphrasés de romans célèbres : Le Décameron, Dracula (d’un autre Bram, pas le noteur muvmédois, un plus… moins… enfin d’un autre style quoi. Non ! Chantal arrête ! Je ne suis pas là pour dire du mal des auteurs belges en manque d’inspiration), Les mille et une nuits, Emmanuelle … bref, un livre aussi bandant qu’une notice de four à micro onde, qu’un adolescent en quête de stimuli onaniques avait probablement volé dans une bibliothèque municipale et laissé choir de déception sur la pelouse bien tondue.
Après ça, je mange le meilleur hamburger de Denver, selon plein de magazines inconnus. Dans la pièce sombre où résonne Supertramp, seuls trois flics bavent et grognent crûment à chaque fois que la petite serveuse bien roulée s’approche de leur table. Moi je regarde à l’aide de ma caméra quelques minutes de N. en équilibre sur une corde, auréolée de foudre. J’ai encore envie d’elle. Ou d’une autre…
Cher G.,
C’est peut-être avec un peu de retard mais avec d’autant plus de plaisir que j’ai commencé à suivre ta route.
Je fais partie des “sous-marins” comme on les appelle dans le jargon du web : les affreux qui lisent, regardent, partagent, mais donnent rien en retour.
Mais de quoi aurait besoin quelqu’un qui fait quelque chose Passage laudatif qu’en pleine crise d’humilité je me suis permis de supprimer sans que cela nuise à la compréhension de cette lettre. De “bravos” béats ? De commentaires plus malins que les autres ? De critiques constructives ? G. me dit que ça te fait plaisir quand même de recevoir des retours.
Et en y réfléchissant bien, j’ai compris : tu as peut-être juste besoin de recul.
Alors voici comment moi je vois les choses : G. s’en est allé en Amérique dans le cadre d’un projet multimédia . Il y vit des choses formidables, et encore plus formidable que ça, il les partage d’une manière Passage laudatif qu’en pleine crise d’humilité je me suis permis de supprimer sans que cela nuise à la compréhension de cette lettre : on lui demande un blog, il rédige une bible (certes… hérétique) ; on lui demande des films de 3 minutes (ou moins encore ?), il rend des embryons d’oeuvres d’art ; bref, on lui demande de voyager “vidéo”, il vit “cinémascope”.
Et puis peut-être qu’on lui demande trop de choses au fond, et qu’il en a marre… Le dernier poste de ton blog n’est pas comme les autres. Difficile à décrire… Comme si la fenêtre qui passait de ton coeur vers le monde était restée close. Ramène-nous vite avec toi.
Je t’embrasse.
A.
Chère A,
Très ému par ta lettre, je voulais te remercier pour le recul que tu m’as effectivement offert. Tu as raison et je ne m’en rendais pas compte, oui j’ai besoin de vous. J’ai besoin de savoir si ce que je fais à un sens. Pour moi je n’en doute pas… mais pour les autres, pour toi, pour ceux qui me lisent ou regardent mes films, je ne savais pas. Je commençais sûrement inconsciemment à en douter. La dernière semaine, j’ai rédigé ces postes où je raconte ce qui s’est passé il y a deux ou trois semaines et je ne rendais pas bien compte de la force de ces moments car je les ai écrits dans un moment d’abattement, voire de bête vengeance. Un moment où j’avais l’impression de n’être qu’un empailleur de packaging. Un de plus.
Tu le sais, cela fait maintenant sept ans que ma vie est le cinéma, les films.
Le cinéma que j’aime, c’est à dire, les films mais aussi la critique, l’analyse, l’éducation à l’image, le mouvement qu’ils entraînent, est à l’agonie.
Toi aussi tu en as fait l’expérience, tu l’as vu et le vois encore. Les salles qui comptent se vident et ferment. La production, même dans notre pays et malgré sa tradition, se dessèche entre les mains des diffuseurs, subventionnée, financée à perte. La passion s’est peut-être trop institutionnalisée et j’ai de plus en plus l’impression de capter des images et des sons à perte.
J’ai cru peut-être trop idéalement, à ce projet, inhabituel, hors-normes, mais j’ai vu bien vite arriver d’autres normes toutes aussi frileuses et étroites. La télé est là et rien de changé de ce côté là. On ne peut pas parler de télévision à la télévision ou alors avec ses normes de langage et son vocabulaire étriqué. Tous les sujets! Oui ! Et encore, il faut voir… mais image contre image, mot contre mot ce n’est pas possible. Les images ne sont plus des images et les mots ne sont plus des mots, ce sont des marques, des propriétés. Heureusement, il y a aussi internet. Mais internet n’a pas de réelle autonomie financière. Il est une alternative de diffusion dont je ne mesure pas très bien la portée de tir.
Puis j’ai très concrètement traversé un désert et j’y ai trouvé une parole et maintenant ta voix qui sort de l’ombre. Je te remercie. J’ai besoin de vous entendre, de vous lire, pas pour recevoir des compliments, même si c’est indéniablement réconfortant, mais pour vous savoir là, toi, que je connais, puis les autres, les inconnus, pour savoir qu’il y a encore des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, pour me rappeler qu’il y a des gens qui depuis longtemps, bien avant que je ne touche une caméra, avaient l’espoir que le cinéma pouvait libérer, pouvait apprendre aux hommes à voir et à entendre et qu’il y a une lutte.
Tu m’as rappelé que tu étais là, que Guillaume, Priscilla, Noémie, les enseignants et les élèves des collèges de l’Hérault, Annick, Thomas, Alexandre, Sébastien, Gaëlle, Cédric, Serge et les autres que je connais qui font des films, et les autres que je ne connais pas, sont là… qu’ils travaillent, luttent depuis plus longtemps que moi et peut-être qu’ils regardent.
Merci encore pour le recul.
Et c’est aussi pour cela que je te demande la permission de publier ta lettre sur mon blog ainsi que cette réponse, pour revenir à l’essence de mon travail, en respectant ton anonymat, comme je le fais depuis le début. En plein crise d’humilité, je me sens aussi obligé de retirer de ta lettre les passages laudatifs à mon endroit, ce qui n’en gêne pas la compréhension….
Je t’embrasse et te souhaite beaucoup de bien. Embrasse ta famille pour moi.
Le voyage continue.
Geoffrey
G.
Je t’embrasse.
Et vive les internautes de l’ombre !!!
A.
PS : A propos des “passages laudatifs” de ma lettre : je comprends que tu en supprimes (j’aurais fait pareil), mais je n’en pense pas moins.