Tout d’abord il faut que je vous présente le lien pour voir le profil de couch surfer de John. John Comeau.
“He was a man, now is a free spirit” F.

Je ne savais pas trop où j’allais atterrir en allant à Columbus, New Mexico. Je cherchais une ville près de la frontière, une petite ville, où il est toujours plus facile de rencontrer les gens. J’avais trouvé le profil de John sur couchsurfing. Un homme intelligent, cultivé, extrême et en marge.
Je débarque à Deming d’un voyage en bus plus que surréaliste : Le chauffeur de bus ne parle pas anglais. Il me baragouine en partant de Denvers de changer à Albuquerque… Mais je remonte deux minutes plus tard dans le même bus. Dix minutes après le départ, ma nouvelle voisine se demande où elle doit changer pour aller à Phoenix, je regarde son ticket et lui dit qu’elle aurait dû descendre à Albuquerque… pas de réaction… je retourne voir le conducteur lui montre le ticket, essaie un peu d’espagnol, pas de réaction, je m’énerve un peu et lui dis que c’est son boulot d’avertir des vrais changements et pas des faux. Un autre passager rentre dans la conversation et lui aussi veut aller en Arizona. Il se rend compte de l’incompétence du chauffeur. Demi-tour, retour à Albuquerque.
Dans ma nuit bien blanche( !) je pense à ce chauffeur. Je prie pour que son incompétence ne soit que pour la logistique et pas pour la conduite. Pour la première fois je me rends compte du nombre de personnes à qui j’ai confié ma vie, dans un bus, un avion, une voiture, sans en prendre vraiment conscience… Maintenant je regarde les chauffeurs de bus autrement et parfois je leur glisse, en montant : ” You’ve got my life in your and for the next XX hours…”.
Bref je débarque à Deming New Mexico.

Le sympathique patron de la station service d’origine mexicaine : ” Ne crois pas tout ce qu’on dit au sujet de Pancho Villa, mon grand-père était dans sa bande… C’était un voleur, un meurtrier”
Il était un fois la révolution !
Je tente le stop. Ça marche mais avec un vieux type vraiment lourd, dont les conseils et les précautions trop récurrentes révèlent vite des tentatives dissimulées de se faire un p’tit jeune. Je lui fais vite comprendre qu’il y a pas moyen, qu’il peut changer de sujet et que “ces types bizarres” dont ils parlent poussent le bouchon un peu trop loin, je suis assez costaud pour leur faire avaler leur dentier.
Il me dépose à la station essence de Columbus. Je rentre. Une dizaine de Mexicanos, dont plusieurs portent un flingue à la ceinture, me regardent des pieds à la tête. Comme je porte mon bout de carton indiquant Columbus, l’un d’entre eux me le prend des mains, en me disant que ça y est, je suis à Columbus, mais que maintenant je vais à Deming ! Il écrit Deming sur ma pancarte et me la redonne. Je la met dans la poubelle et lui dit que non, je suis arrivé et vais me servir un hot-dog. Charmant accueil !
Je ne sais pas où habite John. Je lui laisse des messages sur son répondeur sans être sûr que ce soit le bon numéro. Je finis au Patio Café. L’ambiance contraste avec celle précédente. Des problèmes de connexion me font rencontrer plein de gens qui, tous, connaissent John… C’est un vrai personnage ici… Au final je rencontre S. qui vit aussi à City of the Sun. Elle m’invite à la suivre. Nous croiserons Alima qui sera pour moi et mon film d’une grande aide.


City of the Sun est une sorte de communauté. Des fondateurs d’un mouvement chrétien l’ont créée, il y a plusieurs décennies. C’est un terrain, à la sortie de Columbus, dans le désert, où pour 1500 $ et l’accord de la communauté, on peut acquérir un bout de terre. Aujourd’hui il n’y a plus de places libres. Il faut qu’un membre s’en aille pour pouvoir espérer prendre la sienne. Il y a des maisons à peu près normales, petites, avec un seul rez-de-chaussée. Mais beaucoup ont construit leur « maison » comme ils le souhaitaient. Avec presque rien, de la récupération, ou bien le plus fréquemment avec un mélange de ciment et de papier. Des constructions fascinantes d’inventivité. Parfois c’est une caravane. La plupart des habitants vivent seuls, ils ont en moyenne 60 ans ( John avec ses 54 ans fait partie des “jeunes”) sont des anciens hippies, des anarchistes, d’anciens activistes, des sans-argent, des paumés… Parfois les maisons sont vides, les gens ne viennent ici que quelques mois par an, comme S. qui est ingénieur en hydraulique à temps partiel, en mission.

John est arrivé ici il y a 4 ans. Il a récupéré « la maison » d’un partant.

JOHN’S PALACE
Il a quitté sa vie « normale », s’est séparé de sa femme et de son emploi pour vivre une vie marginale. Il vit quasiment en autosuffisance: utilise l’énergie solaire et une petite éolienne qui charge des batteries pour son ordinateur et une lampe qu’il n’allume presque jamais. Il ne boit pas beaucoup d’eau et se lave dans les sanitaires communs de la communauté. Un programme qu’il a réalisé, il y a plusieurs années et qu’il doit simplement mettre à jour de temps en temps lui rapporte 300$ par mois.

Ma chambre et Le salon
Il chasse parfois, des lapins avec une petite arbalète. L’hiver les serpents qui se réfugient chez lui finissent sur le poêle et j’ai pu constater qu’il avait un goût prononcé pour les sauterelles crues. C’est très bon paraît-il, sauf si elles ont mangé de la « devil grass» une plante toxique ! Son regard bleu perçant et doux la fois ressemble à celui de Terence Hill. Sa voix est douce et ne s’use pas pour n’importe quoi. Pas de fioriture. Il fuit rapidement les conversions banales ou de convenance, mais dès qu’un sujet l’intéresse il devient très loquace.

Le desk et Une sauterelle 6′38” avant de finir dans l’estomac de John


Mais, ici, à City of the Sun les conversations ne sont pas banales. Les expériences de vies sont hors-normes, beaucoup de voyages, les techniques d’autosuffisance, la créativité au quotidien. Avec Alima nous parlons du sujet qui m’intéresse plus particulièrement ici : Les migrants, la frontière. Elle est venue ici par engagement. Avec d’autres, elle a monté un centre à Palomas, de l’autre côté de la frontière, pour y accueillir les migrants qui arrivent ici, après un épuisant voyage, déshydratés, affamés, les pieds meurtris par leur longue marche dans le désert. Leur action consiste aussi à repérer les lieux de passage, afin d’y laisser des réserves d’eau et de nourriture, des couvertures et parfois, d’y retrouver des cadavres ; pour ça, ils observent le vol des charognards et vont récupérer ce qu’il reste des corps, essayant de les identifier pour les rendre à la famille ou bien les enterrer.