15-16 Septembre - Stuck in Lusk

La Mère Michèle m’ayant envoyé une nouvelle caméra à une place sûre, Rapid City, A.’s house, je m’en retourne pour monter un film avec les 7 heures enregistrées.
Pas d’autre moyen que de jouer à nouveau à l’ange Gabriel.
Fort de l’expérience de l’aller, je partais confiant.
Bilan :
Torrington 3h dans une station service avant un ride de 10 miles pour Lingle, dans la voiture de C. un ancien de l’Army, quasi sourd et pas bavard.
Lingle 1h30. 1 contrôle de police. Aimable. Le stop n’est officiellement pas interdit mais je comprends quand même qu’il faut pas traîner trop longtemps ici. Ce n’est pas simple avec une moyenne d’une voiture tous les quarts d’heure.
Puis J. m’offre un ride dans sa vieille Buick jusqu’à Lusk, un trou à rats peuplé de débiles et d’alcooliques, dit-il. C’est là que sa vie de cigale va s’achever, parce que c’est le seul endroit accessible pour sa maigre pension de retraité. Il a essayé la Louisiane mais il ne parle pas la même langue là bas, dit-il. Il a essayé la Floride mais c’était trop humide, je crois. Et maintenant il est là, dans cet endroit qu’il déteste, loin de ce qu’il appelle la civilisation (un casino), mais au moins il comprend ce que lui disent ces imbéciles. Il fume des menthols, joue avec son dentier, a des manières d’aristocrate ruiné et son cynisme atteint des profondeurs qui me font rire tout le long du voyage. Il me largue à Lusk avec un paquet de cacahuètes.
Lusk. 4h. Il y a plus de trafic pourtant, mais peu charitable.
À la troisième heure une bande de jeunes surgit. L’un deux K. prend place à mes côtés avec un panneau Help this guy : Tout un attroupement d’ados venant traîner leur ennui autour du pauv’ type.
On se marre un peu. Je me dis que leur patience aura des limites, parce que là ce n’est pas sûr qu’ils m’aident vraiment. Le wyomingois n’a pas un sens de l’humour développé. Ils m’ont fait rire, je leur devais bien d’être une attraction pour un temps. Il faut dire qu’il n’y a pas grand chose à faire à Lusk…
Au final je prétexte un besoin de manger pour prendre congé. Ils s’en vont vers un nouveau rien-à-faire…
Je suis découragé et me replie à la station service. Je pose mon carton sur mon sac et sors mon Mac pour bloguer un peu. Le temps est précieux. Et voilà que le miracle de l’ordinateur a lieu, un jeune homme et une jeune femme me demandent avec beaucoup de précautions où je vais. Comme si ce n’était pas écrit ! Ils me demandent si je supporte Obama. Je rétorque que là, maintenant je ne supporte surtout plus Lusk. Ils vont à Newcastle WY pour une conférence sur des trucs d’écologie que je n’ai plus la patience d’intégrer. Je me scotche dans leur van. Newcastle ce n’est pas la victoire mais c’est déjà des miles gagnés.
Newcastle. 12h. 2 contrôles de police. 10$.
Ils me déposent à une autre station. Il est 21h. À peine sorti du van je vois un trucker sortir de la station. Je lui lance immédiatement ma demande. Oui, il va à Rapid City, mais demain matin. Il m’offre de dormir dans la remorque, il transporte des lits… j’avais déjà dormi dans un trailer en descendant du Yukon et j’avais aimé l’expérience mais je lui dis que je vais encore essayer le stop et qu’au cas où…demain matin…
1h30 et deux voitures plus tard j’abdique. Mais le trucker dort maintenant comme une masse. Je me réfugie dans un motel.
Le lendemain il n’est plus là. Je me suis trompé dans l’horaire. Le calvaire continue. Premier contrôle de police pour me dire que le stop est interdit au Wyoming. Je peux rester assis et mettre mon panneau sur mon sac mais je n’ai pas le droit de tendre le pouce. Je ne pousse pas le vice de lui parler de l’ange Gabriel de Lorenzetti, de l’Annonciation et de la charité chrétienne. Je me plie à sa loi d’hérétique. Le deuxième veut me déloger. Je lui dis que son collègue de l’Highway Patrol m’a donné son accord et là, Ha! Ha! Je suis à l’entrée de l’Highway. Contrôle d’identité pour voir si je ne suis pas un violeur d’enfant me dit-il. Je ne le suis pas.
Plus tard une voiture qui allait dans le sens opposé fait demi-tour et s’arrête près de moi. Un jeune gars en sort. Il s’approche et ému par son propre geste, il me tend 10$ en me disant que je pourrai m’acheter quelque chose avec. J’essaie de lire son expression en retenant ma main qui se préparait à lui caresser la joue, façon Bud Spencer. Se fout-il de ma gueule ? Est-ce encore une nième proposition venant de l’espèce qui, sexuellement, m’intéresse le moins (juste après les limaces de Birmanie) ? Non, je ne vois pas cela dans son regard… il est étrange, ça c’est sûr, mais pas agressif et même pas un peu pédé. Je lui snobe que j’ai de l’argent, que j’en ai nul besoin. Il insiste. J’accepte. Une augmentation de 25 % de mes perdiems ! Ça ne se refuse pas!
Enfin quelqu’un s’arrête. C’est une femme.
K. travaille dans une mine de charbon à ciel ouvert.
Elle n’a pas dormi depuis 24 h.
Elle habite à Custer mais me déposera 30 miles plus loin, à Hermosa.
Elle croit en Dieu et en la bonté. Elle pense que lorsqu’on aide les gens, qu’on fait une bonne action, il y a plus de chance qu’on reçoive de l’aide à son tour lorsqu’on en a besoin. C’est pourtant simple.
A. profite de sa pause-déjeuner pour venir me chercher. Je suis sauvé. La cam est arrivée à bon port. Il me reste deux jours pour monter 6. Vous pouvez éteindre votre ordinateur. Merci de me lire.














les jeunes cow-boys
les stars
un rêve?








Premier détail, l’Archange Gabriel ne s’adresse pas à la Vierge en la montrant de l’index ou en montrant le ciel de l’index. Il a plutôt un geste d’autostoppeur : il indique la direction située derrière lui avec son pouce, geste unique dans toutes les Annonciations… Bien sûr, l’auto-stop n’existait pas à l’époque, mais le geste n’est pas attesté comme étant celui fait sur les chemins pour arrêter un char. Il a donc un autre sens que celui d’un problème de transport gratuit, mais il s’agit quand même bien d’un problème de transport gratuit puisque, finalement, c’est bien la Vierge qui va transporter gratuitement le corps de Dieu… ce geste a en réalité un sens extrêmement précis. Si l’on prend l’ensemble de l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, on constate que c’est un geste qu’il attribue (il en a l’idée avec son frère Pietro) à la «demande charitable». C’est le geste que fait toute personne intervenant auprès d’une tierce personne, la Vierge en général, pour lui demander charité à l’égard de la personne qu’elle représente… Que vient donc faire ce geste de charité de la part de Gabriel à Marie ? Eh bien, c’est extrêmement simple : Dieu demande charité à Marie. Il faut que Marie dise oui pour que l’Incarnation puisse se faire, et la charité ce n’est pas seulement les bonnes œuvres, c’est la grande vertu chrétienne de la caritas… Mais ce geste était tellement singulier dans une Annonciation qu’à ma connaissance il n’a jamais été repris.



