20 Août, Montréal
NBChaque film aura sa propre page où je laisserai dès que le coeur m’en dira, les différents événements relatifs à sa fabrication. Je me laisse ainsi le privilège d’un peu de paresse et puis aussi parfois le petit plaisir de la surprise – même si c’est un effet dont je méfie; c’est comme rencontrer quelqu’un pour la première fois, c’est excitant, notre cerveau fonctionne à plein régime : un nouveau visage, une nouvelle voix, un nouveau regard, une nouvelle odeur… ou alors une nouvelle combinaison de ces éléments déjà rencontrés avant, chez d’autres. Pour découvrir – enlever ce qui couvre ou aller au delà du connu – cela demande toujours du temps et puis découvrir est aussi un état : découvrir et découvrir, encore et encore, puis vient le temps de la connaissance. La vérité c’est que chacun d’entre nous ne connaît que très peu de choses et, dans cette sombre ignorance, il y a ceux qui aiment les voiles et d’autres qui aiment les soulever.

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e marche sur Papineau, le soleil couchant étire sur le trottoir les ombres des passants. Electrisé par le tournage, l’existence de chaque individualité n’a jamais eu autant de relief, je ne croise plus des Hommes, je croise des abîmes et je voudrais tous les aimer et je goûte à ce vertige. Puis cela devient trop intense, je transpire et le coeur bat plus vite que mon allure n’en réclame – je ressens une trop violente sérénité. Chaque croisement de regard est un saut au-dessus du vide, une étincelle sur d’une flaque d’essence et mes sens croisent chaque âme comme un flot de lumière s’approche d’un trou noir.
Je sais bien que cela vient de moi, que ces âmes ne considèrent mon existence qu’à la sueur qui perle sur mon front dégarni et tombe dans l’air frais… de quoi ai-je l’air? Je leur fait peut être peur ou pitié ?
Je voudrais être sourd et aveugle un instant, ”un instant seulement”, pour remettre le compteur à zéro, vider la mémoire tampon qui se sature d’existence, d’Êtres. Je me réfugie dans un souvenir. Je me raccroche à ce que j’ai déjà en mémoire, j’étais au bord d’une overdose de réel.
J’entends des paroles de mon Prologue, des paroles de L. que j’ai rencontré avant de partir et que j’ai filmé. Je me concentre sur le choeur qui chante In Veritate Tua.
La Piraterie de Gilford profite du soleil couchant.
Je rejoins S. et nous ajoutons des couleurs à l’esquisse.
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Conversation téléphonique avec un sourd.
_ « Téléphone. C’est pour toi », me dit-elle.
_« Connaissez vous le service pour sourds et malentendants de Bell … » me demande la voix sans entrain d’un homme.
Sous l’influence d’un bête réflexe de bourgeois qui n’aime pas être dérangé pendant qu’il ne fait rien, je pense qu’il veut me vendre quelque chose.
_ « Non » glacial
Je le sens s’éloigner du téléphone pour pas attraper une otite.
_ “Une personne sourde ou mal entendante souhaite vous joindre.”
C’est M.
M. est sourd et il me téléphone.
Je suis désarçonné.
L’autre me demande si j’accepte l’appel… évidemment, puisque c’est moi qui fait appel à sa connaissance du langage des signes pour mes films.
_ Très bien, je vais vous lire ce que votre interlocuteur vous écrit et quand je dirai « À vous », vous lui parlerez comme si je n’étais pas là et je lui transmettrai. Parlez lentement et dites À vous quand vous avez terminé. » « Bonjour Geoffroy… C’est M… J’ai bien eu votre message… [...] À vous. » me dit l’autre pour M.”
_ «…. Bonjour M. … À vous… Ah! Non, attendez…”
J’éprouve en direct la sensation que je souhaitais produire dans mes films. Mettre le spectateur « entendant » devant un moyen de communiquer que l’on a crée pour pallier « un handicap » et qu’il ne maîtrise pas, ici : une conversation direct par un tiers, dans mes films : le langage des signes. Je voulais aussi voir et interroger la “gestagraphie” de certains noms et verbes, rapprocher la linguistique et sa forme gestuelle. Le sens et la forme. Peut-être en tirerais-je du sens. Plaisir de l’expérimentation.
Que celui qui a des oreilles entende !
Pour finir je suis très mauvais. Je n’arrive pas à faire abstraction de la tierce personne. Je pense qu’elle écrit, alors je parle comme pour dicter une lettre.
_ « Je te remercie … Geoffrey … À vous » dis-je pour finir,
_ « Au revoir et bonne chance» et l’homme rajoute avec la même intonation
_ « Fin de la conversation », puis raccroche.
J’ai honte. Je n’ai même pas pu lui dire, à mon tour, au revoir…
Une autre porte s’entrouvre devant moi et j’entrevois tout un monde. Encore un autre. J’imagine une conversation entre deux amants, ou bien une engueulade par ce système… ça pourrait faire un très beau court métrage. À bon producteur, même sourd ou malentendant, salut!
La nuit s’empare de Montréal nous errons.



Deux corps se trouvent.
Déjà l’esprit embrasse au creux d’une courbe d’autres horizons
_ Alors c’était bien ? Demanda-elle
Il n’a pas envie de répondre, mais un silence serait pire pour sa toute récente quiétude.
_ C’est toujours bien.
_ Non ! Ce n’est pas toujours bien, dit-elle.
_ Non, tu as raison.