Archives pour août, 2008

23 et 24 Août, Toronto

Je sympathise avec Léo un Brésilien et Marian un Allemand. Il viennent tous les deux étudier à Toronto cette année. Léo la géophysique et Marian la socio-politique.

Seuls les repas m’offrent un peu de temps avec eux.

Nous parlons de nos pays respectifs de leur culture, leur économie puis de science, de conscience, d’infini du progrès et de Dieu. Puis pour finir de géophysique.

Léo est très ambitieux - il existe des théories en géophysique et tectonique qui ne sont pas prouvées et que l’on n’a pas fini de modéliser… c’est ce dont il veut faire sa vie et sa passion me ravit.

Nous parlons longuement avant que je reprenne le montage. Je comprends alors que ce voyage sera aussi jonché de frustrations.

Près du HI, il y a tous les jours un festival au profit de l’épilepsie.
La première fois que je croise des volontaires, ils se tiennent près d’une poubelle qu’ils ont peinte pour l’occasion et en passant je les gratifie d’un papier qui traîne depuis trop longtemps dans ma poche - la jeune fille qui n’a vu que le geste m’attrape le bras pour m’y coller un sticker que les donateurs, les vrais, reçoivent.
Elle a de trop jolis yeux pour que je lui mente. Je me confonds en excuses tout en fouillant dans ma poche, elle rit aux éclats, je jette une pièce dans la poubelle l’urne moche et elle me colle mon sticker… je lui dit bêtement, comme pour me faire pardonner, que ma nièce chérie à eu des crises d’épilepsies. Elle me demande qu’elle âge elle a. Elle a des yeux et un sourire qui me donnent envie de l’embrasser. Je lui réponds : 5 ans. Elle me dit quelque chose que je n’écoute déjà plus… je lui souris mais mon âme traverse l’atlantique. Pour la première fois depuis mon départ je pense réellement à ma famille.
Un signe de mains et je vais me perdre sur les docks de Toronto. La nuit tombe et je suis seul. Je prends quelques photos.
Rien ne bouge vraiment, des phares de voitures au loin, une silhouette chancelante.

Tout devient pastel

La froide beauté m’avale en entier et me suce jusqu’à la dilution

22 Août, Toronto Saint Michael’s Visitor

Le temps imparti à mon cerveau pour s’acclimater à l’anglais est trop court - une conversation avec un japonais moins bon que moi et une commande de bière : Sorry? Of course a pint
et me voilà devant la très avenante J. du Public Relation pour expliquer pourquoi je souhaite filmer le département de réanimation (Critical Care Departement) pour les besoins de mon film. Notre conversation est amicale, mais les raisons qui me poussent sont confuses ou alors trop précises.
Elle me demande si je veux mettre en avant la compassion du personnel à l’égard des malades…
Je parle de gestes, d’ambiance, d’une image qui condenserait tout ça…
Au final elle doit présenter ma demande à X personnes.
2h plus tard dont ce centième de seconde,

Il est Suisse

Elle est Coréenne
Ils quittaient la chambre 704
Je leur ai demandé de s’embrasser

et je me vois refuser le droit de filmer – j’aurais acquiescer sur la compassion… c’était sûrement une perche.
Toujours cette question de droit qui me déprime au plus au point. Lorsque je filme, le sentiment d’avoir le droit de filmer ne m’effleure que très rarement. Personnellement, c’est plutôt le sentiment du devoir qui est récurrent, à tel point que c’est devenu un état. Le devoir, même pour une fleur. Le droit après, c’est une question entre moi et le sujet et parfois, il faut même passer outre son accord. Le devoir oui, et pourtant on peut pas dire que je fasse des films dits « militants »…
J’aurais dû lui dire les mots de Janine : je suis bénévole, ce qui veut dire, « je veux le bien ».

Je me console chez mon petit vendeur de Hot Dogs polonais – le vendeur polonais, pas le Hot Dog…

« No! Not too spicy! » qu’il dit.

Il valait mieux, pendant l’heure qui suivit, que je n’eus pas la Wehrmacht sous mon commandement.
Je suis sûr qu’il rit, là, derrière sa vitre, l’enfoiré!

Encore tout incandescent à l’intérieur, je débute le montage de 9.

20 et 21 Août, Montréal

20 Août, Montréal

NBChaque film aura sa propre page où je laisserai dès que le coeur m’en dira, les différents événements relatifs à sa fabrication. Je me laisse ainsi le privilège d’un peu de paresse et puis aussi parfois le petit plaisir de la surprise – même si c’est un effet dont je méfie; c’est comme rencontrer quelqu’un pour la première fois, c’est excitant, notre cerveau fonctionne à plein régime : un nouveau visage, une nouvelle voix, un nouveau regard, une nouvelle odeur… ou alors une nouvelle combinaison de ces éléments déjà rencontrés avant, chez d’autres. Pour découvrir – enlever ce qui couvre ou aller au delà du connu – cela demande toujours du temps et puis découvrir est aussi un état : découvrir et découvrir, encore et encore, puis vient le temps de la connaissance. La vérité c’est que chacun d’entre nous ne connaît que très peu de choses et, dans cette sombre ignorance, il y a ceux qui aiment les voiles et d’autres qui aiment les soulever.

o

e marche sur Papineau, le soleil couchant étire sur le trottoir les ombres des passants. Electrisé par le tournage, l’existence de chaque individualité n’a jamais eu autant de relief, je ne croise plus des Hommes, je croise des abîmes et je voudrais tous les aimer et je goûte à ce vertige. Puis cela devient trop intense, je transpire et le coeur bat plus vite que mon allure n’en réclame – je ressens une trop violente sérénité. Chaque croisement de regard est un saut au-dessus du vide, une étincelle sur d’une flaque d’essence et mes sens croisent chaque âme comme un flot de lumière s’approche d’un trou noir.
Je sais bien que cela vient de moi, que ces âmes ne considèrent mon existence qu’à la sueur qui perle sur mon front dégarni et tombe dans l’air frais… de quoi ai-je l’air? Je leur fait peut être peur ou pitié ?
Je voudrais être sourd et aveugle un instant, un instant seulement”, pour remettre le compteur à zéro, vider la mémoire tampon qui se sature d’existence, d’Êtres. Je me réfugie dans un souvenir. Je me raccroche à ce que j’ai déjà en mémoire, j’étais au bord d’une overdose de réel.
J’entends des paroles de mon Prologue, des paroles de L. que j’ai rencontré avant de partir et que j’ai filmé. Je me concentre sur le choeur qui chante In Veritate Tua.
La Piraterie de Gilford profite du soleil couchant.
Je rejoins S. et nous ajoutons des couleurs à l’esquisse.

o

Conversation téléphonique avec un sourd.
_ « Téléphone. C’est pour toi », me dit-elle.
_« Connaissez vous le service pour sourds et malentendants de Bell … » me demande la voix sans entrain d’un homme.
Sous l’influence d’un bête réflexe de bourgeois qui n’aime pas être dérangé pendant qu’il ne fait rien, je pense qu’il veut me vendre quelque chose.
_ « Non » glacial
Je le sens s’éloigner du téléphone pour pas attraper une otite.
_ “Une personne sourde ou mal entendante souhaite vous joindre.”
C’est M.
M. est sourd et il me téléphone.
Je suis désarçonné.
L’autre me demande si j’accepte l’appel… évidemment, puisque c’est moi qui fait appel à sa connaissance du langage des signes pour mes films.
_ Très bien, je vais vous lire ce que votre interlocuteur vous écrit et quand je dirai « À vous », vous lui parlerez comme si je n’étais pas là et je lui transmettrai. Parlez lentement et dites À vous quand vous avez terminé. » « Bonjour Geoffroy… C’est M… J’ai bien eu votre message… [...] À vous. » me dit l’autre pour M.”
_ «…. Bonjour M. … À vous… Ah! Non, attendez…”
J’éprouve en direct la sensation que je souhaitais produire dans mes films. Mettre le spectateur « entendant » devant un moyen de communiquer que l’on a crée pour pallier « un handicap » et qu’il ne maîtrise pas, ici : une conversation direct par un tiers, dans mes films : le langage des signes. Je voulais aussi voir et interroger la “gestagraphie” de certains noms et verbes, rapprocher la linguistique et sa forme gestuelle. Le sens et la forme. Peut-être en tirerais-je du sens. Plaisir de l’expérimentation.
Que celui qui a des oreilles entende !
Pour finir je suis très mauvais. Je n’arrive pas à faire abstraction de la tierce personne. Je pense qu’elle écrit, alors je parle comme pour dicter une lettre.
_ « Je te remercie … Geoffrey … À vous » dis-je pour finir,
_ « Au revoir et bonne chance» et l’homme rajoute avec la même intonation
_ « Fin de la conversation », puis raccroche.
J’ai honte. Je n’ai même pas pu lui dire, à mon tour, au revoir…
Une autre porte s’entrouvre devant moi et j’entrevois tout un monde. Encore un autre. J’imagine une conversation entre deux amants, ou bien une engueulade par ce système… ça pourrait faire un très beau court métrage. À bon producteur, même sourd ou malentendant, salut!
La nuit s’empare de Montréal nous errons.

Deux corps se trouvent.
Déjà l’esprit embrasse au creux d’une courbe d’autres horizons

_ Alors c’était bien ? Demanda-elle
Il n’a pas envie de répondre, mais un silence serait pire pour sa toute récente quiétude.
_ C’est toujours bien.
_ Non ! Ce n’est pas toujours bien, dit-elle.
_ Non, tu as raison.

19 Août, Montréal

Une partie du film est tournée mais elle serait pauvre toute seule, elle attend des échos, des fraternités et des contrepoints. Moi j’attends des réponses, je relance.

On pourrait faire un portrait d’une société en faisant une hiérarchisation des événements par rapport à la complexité de pouvoir les enregistrer.

Je commence à sentir l’appel de la route, des ailleurs inconnus et de l’imprévu.

S. travaille en relation communautaire. Elle est très généreuse, elle vit beaucoup par ce qu’elle donne. Nous mangeons un immense hamburger au HotDog de Mont Royal. La serveuse est originale, nous lui donnons un TIP très supérieur à la moyenne, S. pour le service et les rires (à mes dépends) moi j’en conclus que la seule chose qui mérite un traitement de faveur sans que ce soit une forme de prostitution, c’est de gratifier son audace.

Nous rions beaucoup ensemble. Sa simplicité est très conciliante avec mes défauts.

Je la filme en l’interrogeant vaguement sur l’Amour, puis la caméra éteinte, elle me parle de son métier incroyable. Chaque jour, confrontée à des expériences humaines intenses, la douleur, la drogue, la pauvreté, la misère moderne. Elle me parle des rapports compliqués entre son travail et les médias. Problème de confiance.

Demain j’ai rendez-vous à Suicide Action Montréal.

Je cherche quelqu’un qui connait le langage des signes.

J’attends la réponse du Saint Michael’s Hospital de Toronto.

La nuit est douce, simple.

18 Août, Montréal, lettre ouverte à God O.

Lancement officiel de Müvmedia 3.0
Longue vie à Müvmedia et à son créateur : God O. que j’attendais depuis un an.

Cher God O.,

Je ne veux pas gâcher ton plaisir alors que la nouvelle édition de ta création prend son envol. J’ai pu mesurer la force de ta détermination, de ton amour, de ton dévouement et de tes espoirs quant à son avenir. Tu n’es pas seul et toute l’équipe est dévouée à ce projet mais tu en es le concepteur, le père législateur, voilà pourquoi je t’écris personnellement.

Je n’aime pas - et c’est un euphémisme - la forme de cette page de blog.

Je l’ai exprimé tout haut dans le salon de la colocation où je loge depuis quelques nuits dans l’attente d’un rendez-vous avec les associations dont je t’ai parlé.

Gilford's Piraterie

Mon ami M. est développeur - il connait les « langages » css, htlm, php et bien d’autres choses comme l’art de faire de bonnes salades. Il m’a initié au b.a.-ba. et m’a montré comment faire des changements dans la présentation tout en faisant attention de garder l’essentiel : le blason de Müvmedia, la mise en page et quelques formes pour garder une certaine unité avec mes collègues.

J’étais aux anges, je possédais un nouveau pouvoir, j’ai aussitôt inséminé la forme de cette page. Oh! Trois fois rien… un fond as black as a moonless night et un peu de corps à mon visage puisqu’il faut nous voir.

Au début, nous pensions faire un acte de piraterie mais finalement tout est facilement accessible pour qui a le savoir. M. m’a expliqué que c’est le principe des blogs que de pouvoir, dans l’étroite palette des éditeurs, « customiser » sa page. Je préférais, j’avoue, quand j’étais pirate, mais bon j’étais tout de même heureux de pouvoir être un peu plus peintre et accorder le cadre, la toile à la tonalité de mes textes et des futurs films et photos que je souhaite bientôt placer là.

Je ne vais pas, à toi, faire la leçon sur l’importance de la forme.

J’ai reçu l’accord de D., l’H.A.L de notre Odyssée - que je baptise aujourd’hui DHAL pour qu’il existe dans ces pages pas-si-perso et pour que DHAL…

Que DHAL comprenne pourquoi je fais ça, c’est normal, il a lu mes textes et puis il me connaît mieux après ces quelques bières partagées.

Mais malgré ça, peu de temps après, je retrouve l’ancienne version, enluminée de ma sale tronche décapitée et l’on me demande de « ne pas toucher à la présentation de mon blog » et de « respecter la chartre graphique », comme si j’étais un ado amorphe qui fait mumuse avec la présentation de ses gadgets.

Je sais que des gens ont travaillé sur la présentation de ces blogs et je les ai peut être blessés par mon acte de ré-appropriation. Mais Müvmedia vient de commencer et c’est l’heure de créer et comme tu le disais, Müvmedia ce n’est pas simplement la télé et leur propre packagin’, c’est aussi Internet et ce sera probablement plus fort, ici, sur nos blogs.

Il y a le site Müvmedia.tv, nous lui donnerons nos films, nos créations. Mais de grâce ne lissez pas nos pages perso, ne faites pas de nous des déverseurs de contenu dans un récipient industriel. Tout a la même importance - les films, les photos, les textes - ils forment un tout, ce blog est notre seul havre, le sanctuaire de notre vécu et de nos états d’âme pour ces trois prochains mois.

Je t’en prie, laissez-le nous.

Tout cela pour une couleur ? Oui, pour une couleur et même pour son absence.

Bien à toi,

G.

Ce soir un orage fond sur Montréal. Je sors sur le toit pour capturer quelques éclairs. S. m’accompagne. Le ciré jaune n’est pas assez long pour couvrir ses jambes nues. La foudre tombe sur le Mont Royal et zèbre le ciel au-dessus de Saint Stanislas. A chaque décharge, S. se retourne vers moi les yeux grands ouverts, brillants, gourmands et elle me sourit. S. sourit presque tout le temps mais, là, je sais qu’elle me sourit. Je la filme et pour la première fois je la trouve belle.