11- 15 Septembre Bartlett Ranch

JIM PEEK AND DENIS MILL

 

 

Sur l’aire du I-25, avec quelques clopes nous nous consumons. Nous essayons de nous concentrer sur le Dellilo que j’ai emporté, mais, malgré le talent de l’auteur, mon esprit se balance dans les chevauchées passées et à venir et mes compagnes pleurent leurs cendres sur les fulgurances vaines de l’écrivain. J’aurais peut-être dû acheter la version originale. Mon esprit commence à penser, prier, jurer, rêver en anglais…

 

 

 

Puis soudain, un pick-up. Il ne se gare pas vraiment. Déjà prêt à repartir… Le passager sort, une salopette bleue, un sweet bleu plus foncé, un crâne chauve sous une casquette pluri-décennale surplombant une paire de lunettes de vue sales. Il ressemble plus à un fermier de Louisiane qu’à un cow-boy du Wyoming… il me dit quelque chose… oui ce sont des mots, ça ressemble à un langage… je me doute que ça doit être un bonjour alors je lui renvoie et me présente, use des formules habituelles de politesse, mais il semble plus se soucier de mon paquetage. Il le met à l’arrière du pick-up. Je suis pas encore arrivé dans l’habitacle que la voix de Jim Peeks retentit. Une voix si forte qu’il semble être à mes côté. Jim Peeks conduit. Il porte un vrai chapeau lui, une chemise à carreau et des bretelles en cuir bien tendues sur la charpente. Une crinière grise tombe sur sa nuque de buffle. Il est petit mais massif. Derrière le présent de son bide, je vois de vastes étendues de bière irisées par le brasier d’un demi-siècle de soleils couchants. Il me parle aussi. En tout cas, c’est sûr, les deux gars sont de la même souche.

 

D’abord j’essaie d’attraper des mots mais très vite je tente seulement d’interprêter les intonations. Je répète plusieurs fois mes courtes phrases toutes faites qu’ils ne comprennent pas. Plus je m’applique et plus mon anglais sonne bêtement British. Ce n’est pas la bonne méthode. Malgré les incompréhensions, tout retentit très amicalement. Jim est le bavard du couple. Denis Mills  se contente de lancer de temps en temps des riffs sudistes en mode cynique. 

 

 

Très vite on en vient aux harmoniques de base… Buffalo Bill, Jesse James, Sundance Kid, Tom Horn et…. Jeremiah Johnson ! Je frissonne. Le Wyoming est l’état historique du Far West, des Outlaws des Headhunter et des Gun’s Smoke. Tous les 10 miles Jim me montre un endroit où un célèbre cow-boy, un marshal ou un hors la loi a séjourné, tué quelqu’un ou été pendu. Je comprends que la tombe de mon héros se trouve à Codie, à 800 kms, au Nord du Wyoming.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque fois que Jim Peeks prononce le nom de Jeremiah Johnson j’ai envie de l’embrasser ! Enfin… presque… parce que là, il vient de me tendre une petite boîte circulaire en métal d’où transpire une odeur âcre. À l’intérieur des petits sachets de la taille d’un ongle, pleins d’une bouillie un peu étrange mais indéniablement noirâtre ! Jim pour me montrer l’exemple, en saisit un et se le colle entre la gencive et la lèvre inférieure. Je suis avec eux depuis moins d’un quart d’heure et je comprends que c’est mon baptême de l’ouest… je me sens comme Néo devant la pilule de Matrix…  je plonge dans le grand bain aux sombres profondeurs. Que Dieu m’émascule à coups de tongs si je mens, mais c’est le truc le plus dégueulasse que je me sois mis dans la bouche ! Disons ex-aequo avec le fond d’une 1664, dans laquelle plusieurs cadavres de cigarettes et de pétards avaient longuement infusé et qu’un lendemain de bringue, pas vraiment frais, j’avais vidé d’une traite. 

 

 

Sauf que là, je peux pas vraiment recracher sous peine d’excommunication… je n’ai que le droit d’expulser régulièrement le jus noirâtre qui me stagne dans la bouche, dans le coffee-cup transformé en crachoir commun que nous faisons tourner et au fond duquel se mélangent nos salives, assombrissant peu à peu un fond de café au lait. Il faut que je parle ! Ne pas y penser ! Une paire de hanches sexy se balançant à contre-jour ! Les eaux claires du Lac de Cros ! Les étendues de neige fraiche et immaculée !  La saveur du cou d’une jeune femme éprise ! Un yaourt à la vanille …. Combat intérieur de sensations ! Mais ce présent là est plus fort que les souvenirs. Etrangement lorsque j’essaie de parler avec cette immondice dans la bouche, ils me comprennent  mieux. Ce truc à chiquer est une sorte d’interface de communication. Denis Mills dédaigne le sachet, sûrement trop bourgeois à son goût. Il préfère mettre directement la bouillasse noirâtre en vrac derrière sa lèvre… Le sourire qu’il me lance est…  Oh ! Lord have mercy ! comme ils disent…

Voilà comment, en route vers l’immensité du Bartlett Ranch, avec toute la peine du monde pour ne pas vomir,  je devins réellement Joe Baker.

 

 

 

 

 

Le ranch s’étend sur…  16 miles de diagonal … 3 miles le matin pour aller chercher le courrier. C’est un immense domaine traversé par trois rivières et ponctué d’habitations aux points stratégiques. Les cowboys et les divers employés – techniciens, mécaniciens, charpentiers sont ainsi répartis un peu partout sur le ranch et vivent ici avec leur famille. Il y a une église, un cimetière et le matin un bus vient chercher les enfants pour aller à l’école de Chugwater.

Dés mon arrivée je me mets à filmer parce que quelque chose d’un peu particulier se produit. Je ne savais pas vraiment quel film je venais faire ici, comme souvent je me suis laissé guider par mon instinct et par mes sensations. En quelques cadres le film prend une impulsion radicale. Je me force à ne pas trop communiquer. Les gens ne me connaissent pas et je décide de les filmer très frontalement. Ils travaillent, alors moi aussi. De temps en temps un coup d’œil ou un petit mot échangé. Je sais que le film se charge alors de quelque chose de particulier et cette sensation ressemble au lieu, aux personnes. Je tombe amoureux d’une pouliche rebelle, parce que pour parler d’elle, ils utilisent le même adjectif que m’avait attribué ma princesse de Detroit absente : Sniky. 

 

Le soir Jim Peeks et Denis Mills m’emmènent chez un autre J. Lui et sa femme vivent dans une maison au fond d’un vallon. Un lieu de rêve.

 

 

 

Il est le constructeur du ranch : maison, grange, barbecue, cet homme est un génie de la construction, un artisan hors-pair, et sa femme S. une magicienne des fourneaux. Très sincèrement j’ai mangé ce soir là un des meilleurs repas de ma vie…  L’espèce d’arrogance concernant le goût français et la cuisine hexagonale a pris une sévère déculottée ce soir là… pour mon plus grand plaisir ! D’accord, il n’y avait pas de Montagne Saint-Emilion ni de Saint Joseph mais quelle symphonie de saveurs dans l’assiette ! Que de nuances ! 

 

Voici le repas : 

Ce fût une journée de saveurs extrêmes.

Je me sentais bien. J’avais de nouveaux amis, un film en cours,  j’étais au milieu de mes rêves d’enfants et choyé.

Un commentaire

  1. Laurent | septembre 9, 2009 @ 11:14

    Je connais bien Chugwater, j’y ai vécu quelques années, notamment entre 1995 et 2003. Je confirme, vous êtes au fin fond du far west…
    Laurent CHAIX

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